En 2024, S.E. le Professeur Robert Dussey, ministre des Affaires étrangères de la République du Togo s’est exprimé lors d’une Assemblée générale des Nations unies sur la véritable place de l’Afrique sur la carte. Nous vous proposons les points saillants de son analyse.
« Lors de l’Assemblée générale des Nations unies l’an dernier, j’ai pris la parole sur la justice, non seulement comme une question liée à l’histoire, mais comme une interrogation fondamentale sur la place de l’Afrique dans le monde aujourd’hui. La justice ne se limite pas aux réparations pour l’esclavage, la colonisation et l’extraction des richesses africaines. Elle concerne aussi les symboles, les systèmes et les outils qui continuent de façonner la manière dont le pouvoir est perçu et exercé à l’échelle mondiale », a-t-il déclaré.
L’UN DE CES OUTILS EST LA CARTE DU MONDE
Pour lui, pendant des siècles, la projection de Mercator a dominé les salles de classe, les conseils d’administration, les rédactions et les briefings diplomatiques.
Conçue au XVIᵉ siècle pour faciliter la navigation européenne, elle n’a jamais eu vocation à représenter fidèlement le monde.
Pourtant, elle est devenue la manière par défaut dont des milliards de personnes imaginent la taille, les distances et l’importance des régions du globe.
Aujourd’hui, les cartes font l’objet d’un nouvel examen critique à l’échelle mondiale. Des débats viraux sur les réseaux sociaux, portés par des commentateurs de premier plan, témoignent d’une prise de conscience croissante : les cartes ne se contentent pas de décrire la réalité, elles la façonnent. La cartographie est un instrument de pouvoir. Et le pouvoir, lorsqu’il n’est pas interrogé, reproduit les inégalités.
« L’Afrique ne peut plus se permettre d’être passive dans cette conversation. C’est pourquoi, lors de mon intervention à l’Assemblée générale, j’ai invité les Nations unies à soutenir la campagne Correct the Map.
Cette initiative s’inscrit dans une démarche plus large visant à repositionner l’Afrique — non seulement dans l’histoire, mais aussi symboliquement et politiquement au sein du système mondial.
Elle s’aligne sur un appel plus vaste à la justice réparatrice — une justice qui n’est pas uniquement financière, mais aussi structurelle et narrative », a précisé S.E. Dussey.
Avant d’ajouter que cette conviction a guidé les discussions du 9ᵉ Congrès panafricain, récemment tenu à Lomé, au Togo, sous le thème : « Renouveau du panafricanisme et rôle de l’Afrique dans la réforme des institutions multilatérales ».
« Il y a été clairement reconnu que la manière dont l’Afrique est représentée visuellement est indissociable de la manière dont elle est traitée politiquement au sein des systèmes mondiaux. J’ai veillé à ce que la justice cartographique, y compris la campagne Correct the Map, figure explicitement au programme », -t-il martelé.
Cependant, il a révélé des actions à saluer en ces termes : « Je me réjouis de constater que l’Union africaine s’est également saisie de cette campagne avec sérieux et vision. En prenant la tête de ce débat, elle montre au monde que l’Afrique ne rejette pas le passé : elle le corrige. »
Selon lui, la campagne Correct the Map appelle à l’adoption d’une projection du monde plus fidèle à la réalité : la projection Equal Earth. Elle vise à rétablir la vérité et l’autonomie, et à corriger un déséquilibre symbolique aux conséquences bien réelles.
A la question de savoir pourquoi cela est important aujourd’hui, S.E. le Professeur Robert Dussey admet que d’abord, c’est parce que l’Afrique affirme une voix plus claire et plus assurée sur la scène internationale. Qu’il s’agisse de la réforme des institutions financières internationales, de la justice climatique, du commerce ou des réparations, l’Afrique exige que les systèmes eux-mêmes reflètent la réalité et l’équité.
« Corriger la carte fait partie de cette posture globale : c’est une déclaration selon laquelle l’Afrique n’acceptera plus les distorsions héritées, qu’elles soient économiques, politiques ou symboliques », a-t-il fait savoir.
Et de poursuivre : « Ensuite, parce que les cartes déformées ont des conséquences matérielles. La manière dont nous percevons la taille de l’Afrique influence la planification des routes de transport, des chemins de fer, des routes et des corridors aériens sur d’immenses distances. Elle façonne la modélisation des systèmes climatiques, l’analyse des dynamiques sécuritaires et la conception des infrastructures régionales. Des outils inexacts mènent à des conclusions erronées, qu’il s’agisse de planification du développement ou de réponse aux catastrophes.
Cela affecte aussi notre manière de penser le commerce, la circulation des biens et des services à travers l’un des plus vastes ensembles continentaux contigus de la planète. Cela influence les hypothèses sur l’intégration des marchés, les chaînes d’approvisionnement et le potentiel économique dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Cela façonne notre compréhension des migrations et de la mobilité au sein du continent, souvent en présentant à tort les déplacements africains comme essentiellement externes et déstabilisateurs, plutôt que comme internes, économiques et historiquement normaux à travers de vastes espaces.
Et cela affecte la manière dont le monde perçoit ce qui se trouve sous nos pieds. L’Afrique détient d’immenses réserves d’or, de diamants, de platine, de minerai de fer, de cuivre, de cobalt, de lithium et de terres rares, essentiels à la transition écologique mondiale. Lorsque l’Afrique est visuellement réduite, son importance stratégique est trop facilement sous-estimée.
Enfin, la distorsion a des conséquences psychologiques. Des générations d’enfants africains ont grandi en voyant leur continent rétréci sur les murs des salles de classe. Cette image façonne silencieusement la confiance, l’ambition et les attentes. Lorsque l’Afrique est diminuée dans les esprits, il devient plus facile pour le monde, et parfois pour les Africains eux-mêmes, de sous-estimer les capacités, l’influence et l’avenir du continent.
Pour M. Dussey, corriger la carte est donc aussi un acte de dignité.
Ce dont les Africains ont besoin aujourd’hui, c’est d’un leadership politique capable de faire de l’exactitude la norme, et non l’exception, pense-t-il.
Le ministre des Affaires étrangères du Togo croit que le moment est crucial et rappelle ceci : « À l’approche du sommet annuel des chefs d’État de l’Union africaine, il s’agit d’aligner le symbole et la substance. De veiller à ce que le poids économique, démographique et géopolitique croissant de l’Afrique soit également reflété dans le langage visuel fondamental par lequel le monde se comprend ».
Il a conclu pour dire que corriger la carte ne résoudra pas tous les défis de l’Afrique. Mais laisser les distorsions intactes garantit que des hypothèses dépassées continueront d’orienter les décisions concernant l’Afrique, de l’investissement à la diplomatie.
S.A
LE TITRE ET LE CHAPEAU SONT DE LA REDACTION.