Imaginez que vous dirigiez une entreprise par laquelle vous vendez vos produits dans certains marchés, sans garantie de récupérer les recettes de vente. Voudriez-vous continuer d’exploiter ces marchés ? Pour de nombreuses compagnies aériennes, il ne s’agit pas d’une situation hypothétique : c’est la situation réelle à laquelle elles sont confrontées. Bien qu’elles vendent des billets d’avion et qu’elles fournissent des services, des millions de dollars de revenus sont coincés dans des pays pour des durées prolongées. En aviation, ce problème est désigné par l’expression. « fonds bloqués », et il représente une menace sérieuse à la connectivité mondiale et à la croissance économique.
Les fonds bloqués sont des revenus gagnés par des compagnies aériennes internationales et libellés en monnaies locales, qui ne peuvent être rapatriés en dollars US à cause des restrictions imposées par les gouvernements ou de la pénurie de devises étrangères. Pourquoi cela se produit-il ?
Les compagnies aériennes ont une structure commerciale unique. Elles génèrent des revenus dans plusieurs pays, mais la majorité de leurs coûts, à savoir les aéronefs, l’entretien et la main-d’œuvre, sont centralisés à leurs bases principales et payés en dollars US.
Pour que ce système fonctionne, lorsque les pays signent des accords de services aériens, ils s’entendent sur le fait que les compagnies aériennes devraient pouvoir rapatrier les fonds générés par les ventes dans ces pays vers leurs bases. Cela fait en sorte que les compagnies aériennes sont en mesure de payer leurs factures et de maintenir des opérations sûres et fiables.
Mais les pays ne respectent pas toujours les ententes établies. Parfois, ils imposent des restrictions sur les devises qui quittent leurs territoires ou limitent l’accès aux devises étrangères. Cela place les compagnies aériennes dans une situation très difficile : il est difficile de maintenir les opérations si vous ne pouvez pas utiliser les revenus que vous générez pour payer vos factures.
En octobre 2025, les compagnies aériennes avaient un total vertigineux de 1,2 milliard USD en fonds bloqués dans le monde. Le rapatriement rapide en dollars US est essentiel pour que les compagnies aériennes puissent payer leurs coûts libellés en dollars, comme les contrats de location, le carburant, la maintenance et les salaires.
Au-delà des impacts immédiats en termes de flux de trésorerie, ces restrictions entraînent des coûts cachés qui aggravent le problème.
PRIME DE RISQUE DE CONNECTIVITE
Quand les fonds sont bloqués, les compagnies aériennes s’exposent à la dépréciation des devises. Si la devise locale perd 20 % de sa valeur durant la période de retenue des fonds, les compagnies subissent une perte financière directe au moment de convertir les sommes en dollars. En même temps, les transporteurs empruntent souvent pour couvrir les dépenses opérationnelles pendant qu’ils attendent leurs fonds, et les taux d’intérêt croissants peuvent ajouter des centaines de milliers en coûts non prévus. Il peut aussi s’agir de coûts d’opportunité : le capital immobilisé dans les fonds bloqués ne peut pas être investi dans la mise à niveau de la flotte, l’expansion du réseau de routes ou les initiatives de durabilité, ce qui ralentit la croissance et nuit à la compétitivité.
C’est ce que nous appelons la « prime de risque de connectivité ». Les compagnies aériennes doivent factoriser ce risque dans leur réseau et leur planification financière, ce qui se traduit souvent par une réduction de la fréquence des vols, des tarifs aériens plus élevés, ou même une suspension des routes. Dans les faits, les fonds bloqués rendent le pays plus dispendieux et moins attractif pour les fournisseurs de services.
Le Nigéria est un bon exemple. À un certain point, les fonds bloqués ont atteint 850 millions $. Les prix des billets d’avion ont grimpé pour atteindre des milliers de dollars, limitant l’accès aux voyages aériens vers et en provenance du pays. Certaines compagnies aériennes ont interrompu les vols vers le Nigéria, tandis que d’autres ont réduit les fréquences ou limité les ventes de billets.
COMPROMIS ECONOMIQUES
Pour les pays ayant des devises étrangères limitées, les décisions sur l’allocation des devises représentent des choix de politique économique difficiles. Chaque dollar compte. Faut-il utiliser les réserves pour importer du carburant ou des médicaments, qui sont essentiels à la vie quotidienne, ou plutôt pour débloquer les fonds des compagnies aériennes pour maintenir la connectivité essentielle, le tourisme et le commerce ? Ce ne sont pas des décisions faciles. Pourtant, bloquer les fonds des compagnies aériennes entraîne des coûts élevés. À terme, ces restrictions se répercutent sur l’économie, et affectent l’emploi, les investissements et la croissance.
Plus les fonds demeurent bloqués pour une période prolongée, plus graves seront les dommages sur la confiance. Les compagnies aériennes internationales et les investisseurs considèrent les fonds bloqués comme un signe d’instabilité financière. Le contrôle des devises, parfois nécessaire durant les crises, peut ternir la réputation d’un pays et affecter les relations avec les institutions mondiales, rendant la sortie de crise plus difficile et plus lente.
La protection des monnaies fortes peut constituer une solution à court terme, mais les coûts à long terme, soit la perte de compétitivité, la confiance défaillante des investisseurs et les tensions diplomatiques, surpassent souvent les gains immédiats.
Il convient de rappeler que l’aviation ne consiste pas simplement à transporter les gens du point A au point B. C’est un puissant moteur économique. L’aviation relie les marchés, stimule le commerce et le tourisme et soutient des millions d’emplois dans le monde. Chaque dollar dépensé pour le transport aérien est multiplié à l’échelle de l’économie. En 2023, l’aviation soutenait 86,5 millions d’emplois dans le monde, et contribuait au PIB à hauteur de 4 100 milliards de dollars US, soit 3,9 % du total mondial. L’aviation transportait des biens représentant 33 % du commerce mondial en valeur, soit 8 000 milliards $.
POUR RESOUDRE LE CASSE-TETE DES FONDS BLOQUES
Bonne nouvelle : il existe des solutions. Avec la volonté politique, l’ouverture du dialogue et un engagement envers la transparence, les gouvernements peuvent résoudre le problème des fonds bloqués de façon à soutenir l’économie et la croissance de l’aviation.
Prioriser l’aviation dans l’allocation des devises étrangères serait une première étape dans le déblocage des fonds. À partir de là, les autorités pourraient simplifier les processus administratifs et éliminer le fardeau bureaucratique inutile qui ralentit le rapatriement. Mettre en application les modalités des accords bilatéraux de services aériens dans les cadres réglementaires est aussi critique pour éliminer les ambiguïtés et assurer la conformité.
En plus de plaider en faveur du déblocage complet des fonds, nous aidons les compagnies aériennes à gérer les pressions à court terme. Cela veut dire négocier avec les banques commerciales pour obtenir des taux de change compétitifs et identifier les possibilités d’utiliser les devises locales pour régler des dépenses locales, comme les frais aéroportuaires, les redevances de contrôle du trafic aérien, les services d’escale et les services de traiteur.
L’expérience démontre qu’avec une approche appropriée, les fonds bloqués peuvent être libérés sans déstabiliser les économies locales. Le Nigéria en donne un exemple clair : avec des engagements constructifs et un rapatriement par phases, les arriérés ont été réglés avec succès.
L’IATA continue de collaborer étroitement, au nom de ses membres, avec les gouvernements, les banques centrales et les compagnies aériennes partenaires pour relever les défis liés au rapatriement des devises. Notre message est simple : débloquer les fonds ne va pas simplement améliorer les flux de trésorerie. Cela va préserver la connectivité, protéger les moyens de subsistance et libérer le potentiel économique. Ensemble, nous pouvons faire en sorte que l’aviation continue d’apporter la prospérité à tous.
INFO : IATA