Chaque jour, des centaines de véhicules de transport en commun arpentent le corridor nord de la Côte d’Ivoire, reliant Bouaké à Katiola et Dabakala. Sur cet axe stratégique, une pratique dangereuse et illégale a lieu, au vu et au su de tous. Il s’agit du surnombre ou surcharge des passagers. Les taxis-brousse conçus pour cinq passagers, transportent sept personnes. Dans les « pick-nic », ils sont parfois dix, voire plus, entassés comme du bétail. Malgré les mises en garde répétées des syndicats, des organisations de la société civile et des travailleurs, la situation reste statique depuis plus de deux décennies. Elle inflige aux populations, des conditions de voyage indignes et épuisantes. Interpellés par des usagers désespérés, nous avons décidé d’emprunter cet axe pour constater de visu l’ampleur du phénomène et prêter notre plume à leur plaidoyer auprès des décideurs.
Le jeudi 30 juillet 2026, il est 13 heures. Nous prenons un billet à la gare de Dabakala pour Bouaké.
Dans un véhicule conçu pour sept passagers, nous nous retrouvons à dix.
En plus, ce véhicule circule au gaz butane. Nous profitons de l’occasion pour échanger avec nos compagnons de route, assis au milieu, à quatre sur une banquette.
Après 25 kilomètres de route, la fatigue se fait sentir. La chaleur est accablante.
Mon voisin, Koné T., ouvrier dans une mine d’or du Hambol, n’en peut plus.
Ses épaules s’affaissent sur celles d’un des autres passagers.
Je l’interroge sur cette surcharge de passagers et de bagages.
Il me répond en ces termes : « Ici, dans le Hambol et le Gbêkê, les surcharges n’inquiètent personne. Ni les autorités du transport, ni les forces de l’ordre, ni les chefs de gare. Bien au contraire, les conducteurs en profitent pour maximiser leurs gains. »
Dame Coulibaly M., assise juste derrière nous, avec son nouveau-né, abonde dans le même sens :
« Souvent, quand tu fais ce trajet de plus de 135 kilomètres, tu arrives à Bouaké avec des douleurs aux pieds et des courbatures. Ce n’est pas normal. »
Elle souhaite que l’État prenne des mesures fermes afin de mettre fin à une pratique qui déshonore les usagers.
Après 50 kilomètres de voyage, le chauffeur gare la voiture pour se soulager.
Nous en profitons pour l’approcher. Sous le sceau de l’anonymat, il avoue qu’il est conscient des risques. Il justifie la surcharge par le fait qu’elle permet de faire recette.
« Le prix du carburant est élevé, il faut débourser de l’argent aux péages, et souvent trouver des arrangements avec les forces de sécurité sur la route. Si nous respections strictement le nombre de places, il faudrait augmenter les tarifs, ce que les usagers n’accepteront pas », a-t-il précisé.
Pour lui, seule une baisse significative du prix du carburant à la pompe pourrait sortir le secteur de l’impasse.
UN SYSTÈME BIEN RODE, UNE LOI BAFOUÉE
Le voyage reprend. Après deux heures de route, nous arrivons à Katiola les jambes lourdes.
Craignant un malaise, nous décidons de descendre pour nous reposer.
À peine sortis du véhicule, des passagers poussent un ouf de soulagement.
« On peut enfin respirer, on était trop coincés dans ce véhicule », exprime un passager.
Et tous de crier au chauffeur : « Tu ne prendras plus personne jusqu’à Bouaké ! »
À la gare de Katiola, nous échangeons avec Camara R., commerçant, sur le surnombre de passagers alors que la « Tolérance Zéro » lancée par les autorités est censée s’appliquer. Il éclate de rire, avant de confier ceci :
« La Tolérance Zéro ? Elle ne marche pas ici. Les conducteurs font ce qu’ils veulent. Le surnombre est un délit puni par la loi. Nous demandons aux forces de l’ordre de faire appliquer la réglementation sans état d’âme. »
Il insiste sur la nécessité pour les transporteurs de prendre conscience des risques professionnels et humains que courent leurs clients.
Nous reprenons la route, cette fois dans un taxi pour Bouaké. Là encore, les cinq places sont occupées par sept passagers, avec une surcharge de bagages.
Le véhicule peine à se déplacer sous le poids des passagers et des bagages.
Ma voisine reste constamment en prière, chapelet en mains tout le long du trajet.
LE LANGAGE CODE DES CORRIDORS
Vers 18 heures, nous arrivons au corridor nord. Nous pensons que les forces de sécurité vont sévèrement verbaliser le conducteur.
Mais à notre grande surprise, dès le coup de sifflet, le chauffeur annonce son numéro d’immatriculation à un agent, qui le répète à son collègue posté un peu plus en avant. L’ordre est donné : le véhicule peut poursuivre sa route.
Interpellé, le conducteur nous répond, laconique :
« C’est un langage codé entre nous et les forces de sécurité. »
Impuissants, nous n’avons que nos yeux pour constater. Dix minutes plus tard, nous arrivons à Bouaké, épuisés.
Mme Touré S., employée dans une usine de transformation de noix de cajou, ne mâche pas ses mots :
« L’argent, c’est bon, mais la vie humaine, c’est mieux. Si un véhicule de cinq places en prend sept, c’est une infraction. Ce que les chauffeurs oublient, c’est qu’en cas d’accident, l’assurance ne couvre que les cinq passagers autorisés. »
Elle ajoute que l’insécurité routière ne se limite pas aux excès de vitesse, aux pneus usés ou à l’alcool au volant. Elle inclut la surcharge de passagers et de bagages ainsi que l’utilisation de véhicules personnels en lieu et place des véhicules de transport.
UNE QUESTION QUI FÂCHE
Face à cette situation, une question taraude les esprits : les conducteurs sont-ils au-dessus de la loi ? Pourquoi des véhicules surchargés circulent-ils en toute impunité sur le corridor nord, malgré les multiples postes de contrôle ?
L’État ivoirien a instauré depuis quelques mois la « Tolérance Zéro » sur les routes, appuyée par des campagnes mensuelles de sécurité routière. Où en sommes-nous avec les promesses de répression ?
À la veille de la célébration du 66e anniversaire de l’indépendance à Katiola, chef-lieu de la région du Hambol, l’attente est immense.
Fonctionnaires, travailleurs du privé, associations de jeunes et de femmes, société civile et simples usagers unissent leurs voix pour exiger que les engagements contre l’insécurité routière se traduisent enfin par des actes concrets.
WAHOU BLAISE (CORRESPONDANT REGIONAL)
ENTRETIEN AVEC SORO LACINA, DIRECTEUR RÉGIONAL DES TRANSPORTS ET DES AFFAIRES MARITIMES :
« La loi sera appliquée sur notre territoire »
Face à la situation préoccupante de la surcharge des véhicules de transport en commun dans le Hambol, nous avons rencontré Soro Lacina, Directeur régional des Transports et des Affaires maritimes de Katiola le vendredi 31 juillet 2026. Au cours de notre échange, il a rassuré les usagers que cette pratique sera bientôt un vieux souvenir.
Depuis votre prise de fonction, quelles mesures concrètes avez-vous prises pour lutter contre les surcharges ?
Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’accordez pour m’exprimer sur un sujet qui perturbe la quiétude de nombreux usagers.
Effectivement, le surnombre et les surcharges ont un impact négatif sur nos véhicules et crée des accidents.
Les places assises sont conçues selon des normes précises pour garantir un minimum de confort et de sécurité.
En cas de surcharge, le véhicule perd sa stabilité et dès le premier choc, le nombre de blessés est mécaniquement plus élevé.
Depuis un certain temps, nous menons des campagnes de sensibilisation dans les gares routières. Nous demandons aux transporteurs de pratiquer l’autocontrôle.
Si un véhicule quitte la gare en infraction, les responsabilités sont partagées entre les chefs de gare, les syndicats et les conducteurs.
Un contrôle rigoureux en amont peut freiner l’incivisme routier.
Malgré ces sensibilisations, pourquoi cette pratique persiste ?
Il est difficile d’apporter une réponse exacte. Les chefs de gare nous rassurent que les véhicules partent dans le respect des normes. Il est probable que des passagers soient embarqués en cours de route, une fois le contrôle effectué.
Mais personne ne veut endosser la responsabilité de ces infractions.
Nous rappelons sans cesse aux acteurs qu’en cas d’accident, ils devront tous assumer les conséquences, pénales et financières.
Ce qu’ils oublient parfois, c’est que l’État ne peut pas placer un policier ou un gendarme derrière chaque conducteur.
La prise de conscience individuelle et collective est indispensable.
Un message aux usagers de la route ?
Je tiens à saluer tout particulièrement l’engagement du ministre Amadou Koné, ministre des Transports et des Affaires maritimes, qui œuvre sans relâche pour mettre fin à l’incivisme routier.
Il a instauré les ‘’Semaines nationales de sécurité routière’’ chaque mois et organise des campagnes de sensibilisation à la veille de chaque fête.
Que nos transporteurs comprennent que nous ne sommes pas contre leurs intérêts.
Plus ils s’efforcent à rester dans l’esprit de la sécurité routière, plus leurs véhicules restent en bon état pendant longtemps.
Mais le gain facile peut provoquer des situations indésirables.
Vous êtes informés du récent accident dans le Bafing.
Il a causé beaucoup de morts.
Il revient à nos transporteurs de faire preuve de civisme et surtout de conscience professionnelle pour éviter d’endeuiller les familles.
Nous lançons un appel à tous les conducteurs de la région pour qu’ils mettent fin au surnombre de passagers.
Avec l’appui des autorités administratives, des forces de l’ordre et de sécurité, nous sommes convaincus que cette pratique deviendra bientôt un vieux souvenir.
La loi sera appliquée sur notre territoire.
Nous exhortons les transporteurs à s’inscrire résolument dans la dynamique de la « Tolérance Zéro », un vœu cher à l’État de Côte d’Ivoire.
W.B