À l’approche du sommet Africa Forward 2026, Nairobi (Kenya) se prépare à accueillir l’un des rassemblements diplomatiques les plus importants du calendrier du continent.
Bien que l’agenda du Sommet ne soit pas spécifiquement axé sur l’intelligence artificielle (l’IA), les infrastructures numériques et l’innovation, les enjeux sous-jacents concernent le pouvoir et la maîtrise du progrès.
La technologie est devenue un nouveau langage qui influence désormais profondément l’art de gouverner, permettant aux gouvernements d’exercer leur influence, de revendiquer des territoires et de modifier l’équilibre futur de la prospérité mondiale.
Partout sur le continent, les gouvernements reconnaissent que la révolution numérique en cours est inextricablement liée à la politique étrangère. La connectivité, les données et l’intelligence artificielle sont désormais utilisées comme des outils de négociation mondiale, définissant l’accès aux marchés, aux capitaux et à la sécurité.
Pour l’Afrique, la transformation numérique ne se résume pas à rattraper le reste du monde.
Il s’agit de souveraineté stratégique. La question n’est pas de savoir si l’Afrique se fera une place dans les discours sur le numérique, mais si elle le fera en tant que créatrice de règles ou en tant que suiveuse de règles.
Au cours de la dernière décennie, l’Afrique a réalisé des progrès significatifs en matière de connectivité et d’inclusion financière.
Cependant, l’infrastructure seul n’est pas synonyme de pouvoir. C’est pourquoi la prochaine étape logique consiste à développer les capacités et l’accès, notamment aux infrastructures cloud, aux centres de données souverains et aux clusters informatiques régionaux qui servent les consommateurs africains sous l’autorité africaine.
Le sommet Africa Forward offre une plateforme diplomatique pour précisément ce débat : comment trouver un équilibre entre investissement et autonomie.
La France, à travers le Sommet d’action de Paris sur l’IA et des initiatives telles que la Coalition pour une IA écologiquement durable (initiée par la France, l’UIT et la PNUE), souhaite mettre en place des cadres ouverts et éthiques pour la gouvernance de l’IA.
Cependant, en Afrique, le terme « ouvert » doit également impliquer l’autonomie, permettant aux gouvernements et aux entreprises africains d’établir des ensembles de données, des méthodes de formation et des normes d’approvisionnement selon leurs propres conditions.
Les batailles autour des normes, de l’éthique, de la protection des données ou de l’utilisation par le secteur public influencent déjà les dynamiques de pouvoir mondiales.
Le traitement des vastes ensembles de données générés par les 1,4 milliard de citoyens africains déterminera si la transformation numérique conduit à une dépendance ou à un effet de levier stratégique.
C’est là que la diplomatie rejoint l’économie. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) situe ce débat, le Protocole sur le commerce numérique pouvant potentiellement définir les réglementations relatives aux flux de données transfrontaliers et au commerce électronique.
L’objectif est désormais d’étendre cela à l’ensemble du continent grâce à des collaborations intelligentes, tout en veillant à ce que les règles protègent la souveraineté africaine, encouragent l’investissement, sans étouffer l’innovation.
Dans l’esprit du thème du Sommet, « Partenariats Afrique-France pour l’innovation et la croissance », les investissements conjoints dans les infrastructures numériques, les compétences et les technologies d’énergie verte doivent reposer sur la réciprocité, avec une appropriation africaine, un financement transparent et un engagement à développer les talents locaux. Si correctement négocié, le Pacte numérique Afrique-France à venir a le potentiel d’établir ce précédent.
De plus, le développement de l’IA doit aller de pair avec un partage des connaissances Sud-Nord. Si la formation de data scientistes africains à Marseille ou à Paris est bénéfique, la création de pôles de recherche africains, par exemple à Nairobi, Lagos ou Dakar, serait bien plus révolutionnaire.
L’un ne crée que des capacités, tandis que l’autre renforce les capacités, le pouvoir et l’appropriation.
Les États africains ont l’occasion de démontrer au monde entier leur engagement en faveur de la souveraineté des données lors du sommet AFS 2026.
Cet appel à une collaboration équilibrée en matière d’IA éthique coïncide avec les principes africains de l’Ubuntu et de l’Ujamaa, qui accordent tous deux la priorité à la dignité individuelle et au bien-être collectif.
L’Afrique doit travailler de manière collaborative si nous voulons transformer cette affinité conceptuelle en cadres commerciaux et législatifs viables qui se traduisent par des avantages mesurables, tels que l’emploi et l’entrepreneuriat, pour la population jeune et croissante de l’Afrique.
Si l’Afrique veut attirer des flux d’investissements réels et réciproques pour réaliser ses ambitions numériques dans le cadre de l’Agenda 2063, nous devons créer de nouvelles alliances puissantes grâce à une diplomatie proactive, en proposant des solutions et des réponses locales aux problèmes communs plutôt qu’en exigeant des concessions.
Nous devons envisager un avenir où l’Afrique maintient ses propres pôles de données et d’innovation, aboutissant à une fédération numérique capable de négocier à l’échelle mondiale en tant qu’entité unique. Pour l’Afrique, les enjeux sont d’une importance vitale.
Nous pouvons continuer à servir de fournisseur de données pour les algorithmes mondiaux, ou devenir un créateur de règles au sein des systèmes qui gouverneront l’avenir de l’économie des données du continent.
L’Afrique aborde, donc, ce sommet avec une conviction claire : la diplomatie technologique doit répondre à la fois à nos besoins en matière de dignité et de développement.
La réunion de Nairobi devrait ainsi aboutir à des protocoles de parité, tels que des principes communs de gouvernance de l’IA, un financement pour les infrastructures régionales et des engagements en faveur d’un commerce numérique équitable, plutôt que de simples promesses de partenariat.
La révolution numérique de l’Afrique ne sera pas sous-traitée ailleurs. Elle ne peut être négociée, construite et appropriée que par nous, en tant que peuple souverain.
UNE CONTRIBUTION DE L’AMBASSADEUR PHILIP THIGO, MBS