Au cours des premiers mois de la pandémie de COVID-19, l’Afrique s’est retrouvée reléguée au bout de la file mondiale pour l’accès aux vaccins.
Tandis que les nations plus riches sécurisaient des doses bien au-delà de leurs besoins immédiats, de nombreux pays africains attendaient et continuaient d’attendre.
Il ne s’agit pas d’un échec de la science, mais plutôt d’un échec de structures. L’Afrique importe près de 90 % de ses médicaments et 99 % de ses vaccins. En période de stabilité mondiale, cette dépendance est gérable.
En période de crise, cependant, elle devient un handicap, car les chaînes d’approvisionnement se resserrent, les restrictions à l’exportation s’intensifient et l’accès est déterminé moins par les besoins et plutôt par le pouvoir de négociation.
Dans un tel système, la santé n’est plus un bien public. Elle devient une question de géographie et de géopolitique. La question de la production pharmaceutique locale n’est plus une simple politique industrielle. Elle constitue un impératif stratégique et un enjeu de souveraineté.
L’ambition du continent est claire. L’Union africaine s’est fixée pour objectif de fabriquer localement au moins 60 % des vaccins de l’Afrique d’ici 2040. Il ne s’agit pas d’une aspiration abstraite.
C’est la reconnaissance que la résilience ne peut être importée, mais que l’ambition doit désormais se traduire en action.
La production locale de médicaments et de vaccins est souvent présentée comme un problème de coût, alors qu’il s’agit en réalité d’un choix d’investissement. Certes, le renforcement des capacités de production nécessite des capitaux, des transferts de technologie et un renforcement réglementaire, mais le coût de l’inaction est plus élevé.
L’accès retardé aux vaccins, les pénuries de médicaments essentiels et l’exposition aux chocs externes ont des conséquences tant économiques qu’humaines.
L’Afrique a déjà démontré que le progrès est possible. Pendant la pandémie, des pays tels que le Sénégal, l’Afrique du Sud et le Rwanda ont entrepris de renforcer leurs capacités de fabrication de vaccins.
Ces efforts témoignent un passage de la dépendance à l’autonomie. Ce qu’il faut maintenant, c’est de l’échelle. La montée en puissance de la production exige plus que des usines – elle nécessite un écosystème.
Premièrement, les systèmes réglementaires doivent être renforcés et harmonisés. La fragmentation des processus d’autorisation entre les différents marchés augmente les coûts et retarde l’accès aux médicaments. Des initiatives telles que l’Agence africaine des médicaments (AMA) offrent une voie vers une supervision plus coordonnée et plus efficace. Un environnement réglementaire prévisible est essentiel pour attirer les investissements et garantir la qualité.
Deuxièmement, le financement doit être aligné sur les priorités sanitaires à long terme. La fabrication pharmaceutique est une activité à forte intensité capitalistique qui nécessite des investissements à long terme. Les institutions de financement du développement et les bailleurs de fonds multilatéraux doivent intervenir avec des solutions de financement mixtes qui réduisent les risques et attirent les capitaux privés. Sans cela, de nombreux projets resteront commercialement non viables malgré leur importance stratégique.
Troisièmement, les systèmes d’approvisionnement doivent soutenir l’industrie locale. Les gouvernements comptent parmi les plus gros acheteurs de médicaments. Aligner les politiques d’approvisionnement pour favoriser les fabricants locaux certifiés en matière de qualité, tout en maintenant la compétitivité, peut créer une demande stable et encourager de nouveaux investissements.
Quatrièmement, les partenariats doivent être redéfinis. Les accords de transfert de technologie et de coproduction entre les entreprises pharmaceutiques africaines et mondiales sont essentiels. Mais ces partenariats doivent aller au-delà des modèles transactionnels pour s’orienter vers une véritable co-création, où les connaissances, les compétences et la valeur sont partagées.
La trajectoire du Kenya, à titre d’exemple, reflète à la fois l’opportunité et le défi. Avec un secteur pharmaceutique en pleine croissance, les infrastructures de logistique en expansion, sa position en tant que centre privilégié d’affaires et de diplomatie internationale et une position stratégique en Afrique de l’Est, le pays est bien placé pour jouer un rôle régional dans la fabrication et la distribution de médicaments et de vaccins.
Mais, comme beaucoup d’autres pays, il doit composer avec des contraintes financières, la complexité réglementaire et la fragmentation des marchés. Le Kenya n’est pas seul dans cette situation, c’est tout le continent qui se retrouve dans cette même dynamique et les enjeux sont considérables. Un secteur pharmaceutique plus autonome ne se contentera pas d’améliorer l’accès aux médicaments et aux vaccins. Il créera des emplois, renforcera les capacités industrielles et améliorera la résilience face aux chocs sanitaires futurs. Il garantira que, lorsque la prochaine crise surviendra, l’Afrique ne sera pas, une fois de plus, à la merci de décisions prises ailleurs.
Le sommet Africa Forward offre l’opportunité d’accélérer cette transition. Bien qu’il réunisse les gouvernements, les leaders d’industries et les partenaires de développement, il doit aller au-delà des engagements vers des actions concrètes. L’investissement dans les capacités de fabrication, le soutien à l’harmonisation réglementaire, des marchés garantis et les partenariats structurés doivent être au cœur de l’agenda. La souveraineté sanitaire ne signifie pas l’isolement, mais la capacité d’agir.
L’Afrique continuera à s’engager, à commercer et à nouer des partenariats à l’échelle mondiale, mais elle doit également renforcer ses capacités pour répondre à ses propres besoins essentiels, en particulier en temps de crise.
Les leçons tirées de ces dernières années sont claires. Lorsque les systèmes sont mis à rude épreuve, chaque pays se replie sur lui-même. L’Afrique ne peut se permettre d’être à nouveau laissée pour compte. C’est maintenant qu’il faut construire.
PAR DR NICHOLAS MURAGURI
L’auteur est conseiller en diplomatie sanitaire mondiale dans le Département des Affaires étrangères du ministère Kenyan des Affaires étrangères et de la diaspora.