Lorsque le Sommet Africa Forward 2026 se tiendra en mai prochain à Nairobi au Kenya, les gros titres mettront en avant les chiffres des investissements et les nouvelles initiatives continentales.
Cependant, derrière ces chiffres et ces déclarations se cachent des questions bien plus larges : comment l’Afrique peut-elle affirmer sa pleine souveraineté dans l’ordre économique mondial ?
Si la diplomatie économique est une pierre angulaire de la participation au développement international, l’agriculture, avec son immense empreinte régionale et sa présence dans chaque foyer africain, lui confère un poids moral tout en lui apportant une profondeur géopolitique. Au cours des six dernières décennies, le commerce de l’Afrique avec l’Europe a suivi un schéma asymétrique classique.
Les matières premières sont exportées en échange de produits finis et de technologies.
Ce modèle a accru la dépendance et réduit l’autonomie stratégique. Le Sommet de Nairobi offre donc l’occasion de renverser ce déséquilibre, l’agriculture constituant désormais un terrain d’expérimentation central pour cette nouvelle approche de la diplomatie économique.
Vu sous un prisme diplomatique, l’agriculture est un outil de souveraineté. Elle combine sécurité alimentaire, industrialisation, réforme commerciale et obligations climatiques en un récit cohérent de transformation : l’Afrique en tant que co-architecte de l’économie mondiale plutôt que simple fournisseur périphérique.
Certes, les nations africaines pourraient tirer parti de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) pour rechercher des chaînes de valeur continentales et même développer des alliances étrangères, mais le débat ne porte pas sur la propriété du sol lui-même. Il s’agit de savoir qui possède les usines de transformation, qui fixe les normes et qui contrôle les corridors logistiques.
C’est la capacité à négocier ces enjeux qui définit la coopération et la co-création.
L’intention déclarée de la France de passer « de l’aide au co-investissement » inspire une confiance prudente.
Il appartient à l’Afrique de définir les contours de ces termes. Le discours doit évoluer de l’aide au développement vers des partenariats industriels, des coentreprises qui préservent la valeur au sein des économies africaines, tout en offrant un accès équitable aux marchés européens.
L’Africa-France Impact Coalition et la Déclaration de Kampala sur les systèmes alimentaires (2025) offrent des bases pertinentes. Cependant, leur succès dépendra de leur capacité à intégrer au cœur de leur démarche l’appropriation africaine, l’équité locale, le transfert de technologies et la transparence financière.
L’expérience du Kenya dans les secteurs laitier et horticole démontre, par exemple, que lorsque la valeur ajoutée s’effectue à proximité des producteurs, les revenus et le levier politique augmentent.
Le commerce et la politique étrangère convergent, faisant de la diversification économique, en particulier dans l’agriculture, bien plus qu’un impératif stratégique pour l’Afrique.
Au-delà d’une simple rhétorique ambitieuse, la Déclaration de Nairobi précisera les étapes clés, les ratios d’investissement, les critères de référence en matière de transfert de technologie, les calendriers de financement et les procédures de suivi à l’échelle continentale après le Sommet.
En diplomatie, la clarté est essentielle.
Dans ce nouveau contexte, le lien entre l’Afrique et l’Europe relève davantage d’une initiative continentale que d’un héritage linguistique ou colonial. Le sommet « Africa Forward » ne sera couronné de succès que s’il tient compte du contexte plus large : le véritable enjeu des négociations est l’équité, à savoir qui participe, qui en tire profit et qui prend les décisions.
Nous envisageons une relation qui reconnait la force démographique de l’Afrique, de l’abondance de ses ressources et de la maturité de ses politiques. L’objectif est la réciprocité, et non l’animosité. L’Afrique s’exprime désormais en tant que bâtisseur de la prospérité mutuelle.
PAR CALISTUS K. EFUKHO
Directeur général, Autorité de l’agriculture et de l’alimentation, co-organisateur de la table ronde sur l’agriculture au Kenya.